Les conflits interpersonnels coûtent 152 milliards d’euros par an aux entreprises françaises et font perdre 3 heures par semaine à chaque salarié, soit environ 20 jours par an, selon le premier Observatoire du coût des conflits au travail, réalisé par OpinionWay avec All Leaders Initiative et Topics et publié en janvier 2022.
La communication non violente est l’outil le plus cité pour traiter ces tensions, et le plus mal compris : ce n’est pas une manière de parler poliment, c’est une manière de dire ce qui est vrai sans le déguiser en reproche.
Cet article vous donne les 4 étapes du processus traduites en langage de travail, 5 situations professionnelles réécrites avant et après, et les 3 pièges qui transforment la CNV en outil de manipulation, utile si vous êtes manager, DRH ou dirigeant. Pour aller plus loin : comment désamorcer un conflit d’équipe sans rapport de force.
Ce que la CNV n’est pas
La communication non violente n’est ni une méthode pour éviter les conflits, ni une technique de politesse, ni un art de tourner autour du pot. C’est un processus qui permet de dire des choses difficiles en les rendant recevables, ce qui est exactement l’inverse de les adoucir jusqu’à ce qu’elles ne veuillent plus rien dire.
La confusion vient du mot « non violente », que beaucoup lisent comme « douce ». Marshall Rosenberg, psychologue américain formé auprès de Carl Rogers, a créé cette approche dans les années 1960 en partant d’une question précise : qu’est-ce qui, dans notre façon de parler, coupe l’autre de sa capacité à donner ?
« Deux grands types de communication coupent notre inclination à donner du cœur. D’abord, tout ce qui peut être interprété comme une critique. Ensuite, tout ce qui ressemble à une contrainte. »
Marshall B. Rosenberg, psychologue, fondateur de la Communication NonViolente, cité par l’Association pour la Communication NonViolente France.
Traduit en entreprise : « tu n’es jamais dispo » et « il faut absolument que tu sois là lundi » produisent le même effet, l’un par la critique, l’autre par la contrainte. Dans les deux cas, l’interlocuteur cesse d’écouter le contenu pour organiser sa défense. Le sujet réel, lui, n’a pas été traité.
Communication non violente (CNV) : processus de communication en quatre temps, observation, sentiment, besoin, demande, qui vise à exprimer ce que l’on vit et ce dont on a besoin sans passer par le jugement, et à entendre ce que vit l’autre sans se sentir attaqué. Voir l’Association pour la Communication NonViolente France.
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Les 4 étapes en langage de travail
Le processus tient en quatre temps que l’on retient sous l’acronyme OSBD : observation, sentiment, besoin, demande. Chacun échoue d’une manière différente en contexte professionnel, et c’est en connaissant ces échecs qu’on apprend le plus vite.
| Étape | Ce qu’elle demande | L’erreur la plus courante au travail |
|---|---|---|
| Observation | Décrire un fait vérifiable, daté, sans interprétation | Glisser un jugement dans le fait : « tu bâcles tes comptes rendus » |
| Sentiment | Nommer ce que l’on ressent, pas ce que l’on pense | Dire « je sens que tu me manques de respect », qui est une accusation déguisée |
| Besoin | Relier le ressenti à un besoin propre | Nommer une solution à la place du besoin : « j’ai besoin que tu m’écrives » |
| Demande | Formuler une action concrète, négociable, à laquelle on peut dire non | Formuler une exigence : si un non est impossible, ce n’est plus une demande |
Source : processus OSBD tel que défini par l’Association pour la Communication NonViolente France. Colonne de droite : erreurs observées en formation.
Étape 1 : L’observation, le test de la caméra
Un fait observable est ce qu’une caméra aurait pu enregistrer. « Tu es désorganisé » n’est pas filmable. « Le compte rendu du comité du 12 n’était pas envoyé le 19 » l’est. Ce test tranche instantanément neuf phrases sur dix, et c’est l’étape qui produit le plus d’effet immédiat, parce qu’un fait ne se conteste pas.
Étape 2 : Le sentiment, et le piège du « je sens que »
Tout ce qui suit « je sens que » est une pensée, pas un sentiment. « Je sens que tu ne me fais pas confiance » décrit ce que vous prêtez à l’autre. « Je suis inquiète » décrit ce qui se passe en vous. Le premier ouvre un débat sur les intentions, débat que personne ne gagne jamais. Le second n’est pas discutable, donc il fait avancer.
Étape 3 : Le besoin, l’étape que tout le monde saute
C’est la marche la plus escamotée en entreprise, parce qu’on y a appris que parler de ses besoins était impudique ou faible. Or un besoin est universel et impersonnel : clarté, reconnaissance, sécurité, coopération, respect des engagements. Passer directement du sentiment à la demande transforme le processus en négociation. Nommer le besoin est ce qui crée la bascule chez l’interlocuteur, parce que le besoin, lui, est partageable.
Étape 4 : La demande, à laquelle on doit pouvoir dire non
Le critère est brutal et il ne souffre aucune exception : si un « non » est impossible, ce n’est pas une demande, c’est une exigence habillée. Cela ne veut pas dire que tout est négociable en entreprise. Cela veut dire qu’il faut distinguer les deux et les nommer. Une consigne hiérarchique s’assume comme telle ; ce qui reste ouvert se formule comme une vraie demande.
N’essayez pas de dérouler les quatre étapes en réunion la première fois. Entraînez-vous à l’écrit, sur une situation passée, en rédigeant les quatre phrases dans l’ordre. L’écrit fait apparaître immédiatement les jugements cachés, ce que l’oral laisse passer. C’est l’exercice que je fais faire en premier en atelier, et il suffit souvent à changer la manière dont les gens formulent ensuite. Si vous voulez le déployer sur une équipe entière, parlons de votre contexte.
5 situations professionnelles, avant et après
Voici cinq situations que je rencontre systématiquement en entreprise, avec la formulation spontanée et la formulation retravaillée. L’écart n’est pas une question de ton mais de structure.
Situation 1 : Le collaborateur qui rend systématiquement en retard
Formulation spontanée : « Tu es encore en retard, ce n’est plus possible, il faut que ça change. »
Retravaillée : « Les trois derniers livrables sont arrivés après la date convenue (observation). Je suis tendue (sentiment), parce que j’ai besoin de pouvoir m’engager auprès du client sur des délais fiables (besoin). Est-ce que tu peux me dire ce qui bloque, et est-ce qu’on peut regarder ensemble ce qui rendrait la date tenable ? (demande) »
Ce qui change : la seconde version ne présuppose pas la cause. Elle ouvre la possibilité que le problème soit la charge, un blocage externe ou un process, et non la personne.
Situation 2 : Le désaccord public en comité de direction
Formulation spontanée : « Je ne suis pas d’accord, cette décision est une erreur. »
Retravaillée : « Sur le plan présenté, je n’ai pas vu de scénario alternatif chiffré (observation). Je suis inquiet (sentiment) parce que j’ai besoin de comprendre le coût du risque avant de m’engager collectivement (besoin). Est-ce qu’on peut se donner une semaine pour chiffrer une seconde option ? (demande) »
Ce qui change : le désaccord reste entier, il est même plus net. Ce qui disparaît, c’est le jugement sur la décision, qui obligeait son auteur à se défendre au lieu d’examiner le fond.
Situation 3 : Le manager qui court-circuite votre autorité
Formulation spontanée : « Tu me court-circuites en permanence, tu ne me respectes pas. »
Retravaillée : « Mardi, tu as validé directement avec Sophie une demande que je lui avais refusée la veille (observation). J’ai été déstabilisée (sentiment), parce que j’ai besoin que les arbitrages soient cohérents pour être crédible auprès de l’équipe (besoin). Est-ce qu’on peut convenir que ce type de demande me repasse par les mains ? (demande) »
Ce qui change : « tu ne me respectes pas » est une interprétation qui sera niée. Un fait daté, non.
Situation 4 : Le retour négatif d’un client répercuté sur l’équipe
Formulation spontanée : « Le client n’est pas content, il va falloir se réveiller. »
Retravaillée : « Le client a signalé trois anomalies sur la livraison de mardi (observation). Je suis préoccupée (sentiment), parce que j’ai besoin qu’on comprenne ce qui a permis que ces anomalies passent (besoin). Est-ce qu’on peut prendre trente minutes demain pour reconstituer la chaîne, sans chercher qui a fait quoi ? (demande) »
Ce qui change : la seconde version cherche la cause avant le responsable, ce qui est précisément le comportement qui préserve la sécurité psychologique de l’équipe.
Situation 5 : Le refus d’une demande de la direction
Formulation spontanée : « On ne peut pas, on est déjà débordés. »
Retravaillée : « L’équipe a trois projets en cours dont deux avec une échéance en octobre (observation). Je suis inquiète de m’engager (sentiment), parce que j’ai besoin de tenir ce que je promets (besoin). Est-ce qu’on peut décider ensemble lequel des trois décale, ou est-ce que vous préférez que je vous présente ce que coûterait un renfort ? (demande) »
Ce qui change : un « non » brut appelle un rapport de force. Un « non » adossé à un fait et assorti d’un choix transfère l’arbitrage là où il doit être.
- Le fait énoncé passerait le test de la caméra
- Aucun « je sens que » suivi d’une pensée sur l’autre
- Le besoin est nommé, et il est universel, pas une solution déguisée
- Un « non » à la demande est réellement possible
- Le mot « toujours » et le mot « jamais » sont absents
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Les 3 pièges de la CNV en entreprise
Mal employée, la CNV devient un outil de domination plus efficace que la brutalité, parce qu’elle est plus difficile à contester. Ces trois dérives sont fréquentes et méritent d’être nommées, y compris par ceux qui enseignent la méthode.
Piège 1 : La CNV comme emballage d’une exigence
« J’ai besoin de sentir ton engagement, est-ce que tu peux venir samedi ? » n’est pas de la CNV, c’est une pression déguisée en vulnérabilité. Le test reste le même : le « non » est-il réellement possible et sans conséquence ? S’il ne l’est pas, la forme aggrave le problème au lieu de le résoudre, parce qu’elle rend le refus socialement plus coûteux.
Piège 2 : Le faux OSBD, ou le jugement en quatre temps
La structure est respectée, le contenu reste accusatoire. « Quand tu fais preuve de mauvaise volonté (prétendue observation), je me sens trahi (prétendu sentiment)… » Les mots-outils sont là, la mécanique du reproche est intacte. C’est ce que les équipes détectent immédiatement, et c’est ce qui donne à la CNV sa réputation de méthode artificielle.
Piège 3 : La CNV imposée comme norme de comportement
Quand une organisation exige que tout le monde s’exprime en CNV, elle crée une nouvelle règle de conformité : celui qui exprime sa colère directement devient fautif de forme, et le fond de sa colère n’est jamais examiné. La méthode, censée ouvrir la parole, se met alors à la fermer. Ce mécanisme rejoint les tensions silencieuses que je décris dans cet article sur leur détection précoce.
« Cette notion de conflit est négligée dans la réalité du travail. Les dirigeants et responsables en ont souvent une vision macro (grèves ou encore tensions syndicales) mais oublient la vision micro (tensions quotidiennes) qui est pourtant multiple, massive et très impactante. »
Stéphane Lefebvre-Mazurel, directeur, OpinionWay, Observatoire du coût des conflits au travail, janvier 2022. Source.
Ce que la CNV ne réglera pas
La CNV est un outil de relation. Elle ne corrige ni un problème d’organisation, ni un abus de pouvoir, ni une surcharge structurelle. Le dire clairement évite les déceptions qui font abandonner la méthode au bout de trois mois.
Trois situations sortent de son périmètre.
La surcharge chronique. Reformuler élégamment une demande impossible ne la rend pas possible. Quand l’intensité et le temps de travail dépassent durablement les moyens, on est dans un facteur de risque psychosocial identifié par l’INRS, et le traitement est organisationnel avant d’être relationnel. La démarche QVCT décrite par l’ANACT offre le bon cadre pour ce type de sujet.
Le harcèlement et les agissements sexistes. Il ne s’agit pas d’un défaut de communication mais d’une infraction. Demander à une personne visée de mieux formuler ses besoins revient à lui faire porter la responsabilité de ce qu’elle subit. Le traitement passe par le référent harcèlement, le CSE et les procédures prévues, dont le cadre est exposé par le ministère du Travail, dans le cadre de l’obligation de protection de la santé physique et mentale posée par l’article L.4121-1 du Code du travail.
Le conflit de valeurs. Quand un salarié est mis en contradiction avec ce qu’il estime juste, aucune reformulation ne résout la contradiction. Les conflits de valeurs constituent l’une des six familles de facteurs de risques psychosociaux, et le sujet est décisionnel, pas conversationnel. Les enquêtes de la DARES les mesurent au même titre que les autres facteurs.
Une donnée peu commentée de l’Observatoire du coût des conflits au travail : les salariés qui déclarent un haut niveau de sécurité psychologique et de performance passent deux fois moins de temps en conflit que la moyenne, soit environ 10 jours gagnés par an et par personne. La qualité du cadre relationnel produit donc un effet mesurable, indépendamment des techniques individuelles de communication.
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FAQ
La CNV fonctionne-t-elle si l’interlocuteur ne la connaît pas ?
Oui, et c’est même le cas normal. Le processus agit sur votre propre formulation, pas sur celle de l’autre. Une phrase construite sur un fait et un besoin est recevable par quelqu’un qui n’a jamais entendu parler de la méthode, parce qu’elle ne lui demande rien de particulier.
Combien de temps faut-il pour être à l’aise avec les 4 étapes ?
Une journée de formation suffit à comprendre le processus et à retravailler ses propres situations. L’automatisme sous tension demande plusieurs mois de pratique régulière, parce que c’est précisément sous tension que l’on revient à ses réflexes.
Comment reconnaître une fausse CNV ?
Trois indices : l’observation contient un adjectif de jugement, le sentiment commence par « je sens que », et la demande ne supporte pas un refus. Si ces trois éléments sont présents, la structure est respectée mais le reproche est intact.
Faut-il vraiment dire ses émotions au travail ?
Nommer un état, oui. Se raconter, non. « Je suis inquiète » est une information de travail au même titre qu’un indicateur de risque. La CNV ne demande pas d’exposer sa vie intérieure, elle demande de donner l’information que votre interlocuteur n’a pas.
Un manager peut-il utiliser la CNV pour recadrer ?
Oui, à condition d’assumer que le recadrage est une consigne et non une demande négociable. La CNV sert alors à énoncer le fait, l’enjeu et l’attente sans y ajouter de jugement sur la personne. Déguiser une consigne en demande est la dérive la plus fréquente.
La CNV est-elle adaptée à un secteur très opérationnel ?
Elle l’est d’autant plus que l’urgence est forte, parce que l’urgence multiplie les formulations courtes et sèches qui produisent du contentieux relationnel. En atelier, les équipes de production et de terrain sont souvent celles qui adoptent le plus vite le test de la caméra, qui parle leur langage.
Quelle différence entre CNV et écoute active ?
L’écoute active, issue des travaux de Carl Rogers, porte sur la façon de recevoir la parole de l’autre. La CNV, que Rosenberg a construite à partir de cette approche, couvre en plus la façon d’exprimer la sienne. Les deux se complètent, la seconde ajoutant un cadre d’expression.
Carole Bourdeau
Formatrice, consultante et conférencière en intelligence émotionnelle · 21 ans d’expérience · +10 000 personnes accompagnées
J’accompagne depuis 2005 les équipes des grandes organisations (Airbus, Orange, MAIF, Groupe Barrière, Région Pays de la Loire, Nantes Métropole, MNT, Manitou, Harmonie Habitat, SOS Médecins) sur les sujets de santé mentale au travail, régulation émotionnelle, communication non-violente et cohésion d’équipe. Je suis formatrice titulaire du titre d’État FPA, certifiée QUALIOPI (en partenariat avec Indé Bien Payé), praticienne EMDR et sophrologue RNCP. Je suis l’auteure de deux livres aux éditions Guy Trédaniel, conférencière (Palais des Congrès de Tours) et chroniqueuse à Télénantes.





