La dépression et l’anxiété font perdre 12 milliards de journées de travail par an dans le monde, pour un coût estimé à 1 000 milliards de dollars de productivité, selon l’Organisation mondiale de la santé (2024).
En France, l’obligation de protéger la santé mentale des salariés n’est ni une tendance ni une option managériale : elle figure noir sur blanc dans le Code du travail depuis 2002.
Cet article vous donne le cadre juridique exact, ce que la jurisprudence a changé depuis 2015, ce qu’impose le Plan Santé au Travail 2026-2030 et une feuille de route en 5 étapes, utile si vous êtes DRH, dirigeant ou membre du CSE. Pour aller plus loin : les chiffres-clés 2026 de la santé mentale au travail en France.
Ce que dit exactement le Code du travail
L’article L.4121-1 impose à l’employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Le mot « mentale » n’est pas décoratif : il place les risques psychosociaux au même rang qu’un risque chimique ou mécanique.
Trois articles forment le socle, et il est utile de les distinguer parce qu’ils n’imposent pas la même chose.
| Article | Ce qu’il impose | Traduction opérationnelle |
|---|---|---|
| L.4121-1 | Prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale | Actions de prévention, actions d’information et de formation, organisation et moyens adaptés |
| L.4121-2 | Appliquer les 9 principes généraux de prévention | Éviter le risque, l’évaluer, le combattre à la source, adapter le travail à l’humain, planifier la prévention |
| L.4121-3 | Évaluer les risques, y compris psychosociaux | Transcription obligatoire dans le DUERP, mise à jour et plan d’actions |
Source : Code du travail, quatrième partie, livre premier, consulter sur le Code du travail numérique.
Risques psychosociaux (RPS) : risques pour la santé mentale, physique et sociale engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels du travail. L’INRS en recense six familles : intensité et temps de travail, exigences émotionnelles, manque d’autonomie, rapports sociaux dégradés, conflits de valeurs, insécurité de la situation de travail. Voir INRS, facteurs de risques.
Le point que la plupart des directions ignorent : parmi ces six familles, une seule relève d’une compétence relationnelle et non d’un réglage organisationnel. Les exigences émotionnelles, c’est-à-dire le fait de devoir maîtriser ses émotions face à des clients, des patients, des usagers ou des collègues, ne se traitent pas en réécrivant une fiche de poste. Elles se traitent en outillant les personnes.
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De l’obligation de résultat à l’obligation de moyens renforcée
Depuis l’arrêt Air France du 25 novembre 2015, l’employeur qui prouve avoir pris toutes les mesures de prévention prévues par la loi ne manque plus à son obligation de sécurité, même si un salarié a été atteint dans sa santé. C’est un renversement décisif, et il est très mal compris.
« Ne méconnaît pas l’obligation légale lui imposant de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs, l’employeur qui justifie avoir pris toutes les mesures prévues par les articles L. 4121-1 et L. 4121-2 du code du travail. »
Cour de cassation, chambre sociale, 25 novembre 2015, pourvoi n° 14-24.444, publié au bulletin. Source Légifrance.
Beaucoup de dirigeants lisent cet arrêt comme un allègement. C’est l’inverse dans la pratique. Avant 2015, la responsabilité était quasi automatique : peu importait ce que l’entreprise avait fait, le dommage suffisait. Depuis 2015, l’entreprise peut s’exonérer, mais uniquement en apportant la preuve de sa politique de prévention. Le curseur s’est déplacé du dommage vers le dossier.
Concrètement, le juge examine désormais ce que vous avez mis en place : votre DUERP est-il à jour, vos managers ont-ils été formés, avez-vous réagi aux alertes, existe-t-il une trace écrite de vos actions ? Une entreprise qui n’a rien formalisé se retrouve dans une position plus fragile qu’avant, parce qu’elle n’a aucune preuve à opposer.
La formation est explicitement citée à l’article L.4121-1 comme l’un des trois volets de l’obligation, aux côtés de la prévention et de l’organisation. Une action de formation à la régulation émotionnelle ou à la prévention des RPS, documentée et datée, constitue un élément de preuve directement opposable. Encore faut-il qu’elle soit dispensée par un organisme dont la qualité est vérifiable, ce que garantit la certification Qualiopi.
Le DUERP, le seul document qui fait preuve
Le document unique d’évaluation des risques professionnels est obligatoire dès le premier salarié et doit intégrer les risques psychosociaux, au même titre que les risques physiques. C’est le premier document que réclame l’inspection du travail, et le premier que produit un avocat en contentieux.
La loi du 2 août 2021 pour renforcer la prévention en santé au travail en a durci les exigences : le DUERP doit être conservé pendant au moins quarante ans dans ses versions successives, et il s’accompagne, dans les entreprises d’au moins cinquante salariés, d’un programme annuel de prévention des risques professionnels et d’amélioration des conditions de travail. Le détail des obligations est décrit par le ministère du Travail.
Trois défauts reviennent dans presque tous les DUERP que je croise en entreprise.
Défaut 1 : Les RPS traités en une ligne
« Stress : risque modéré ». Cette mention ne vaut rien. L’évaluation doit être unité de travail par unité de travail, et différencier les six familles de facteurs. L’équipe support et l’équipe terrain n’ont ni la même intensité de travail ni les mêmes exigences émotionnelles.
Défaut 2 : L’absence de mise à jour après un événement
Le DUERP se met à jour au moins une fois par an, mais aussi à chaque décision d’aménagement important et à chaque fois qu’une information nouvelle apparaît. Une réorganisation, un départ conflictuel, un arrêt long pour motif psychologique sont des informations nouvelles. Ne pas les intégrer, c’est se priver de sa meilleure preuve de vigilance.
Défaut 3 : Un plan d’actions sans responsable ni date
Un risque identifié sans action affectée à une personne et à une échéance produit l’effet inverse de celui recherché : il démontre que l’entreprise connaissait le risque et n’a rien fait. C’est le scénario le plus défavorable en contentieux.
- Une évaluation des RPS par unité de travail, pas une ligne globale
- Les six familles de facteurs INRS distinguées et cotées
- Une mise à jour datée après chaque réorganisation ou alerte
- Un plan d’actions avec responsable nommé et échéance
- Une trace écrite des formations dispensées aux managers
- Une consultation du CSE documentée

Ce que change le Plan Santé au Travail 2026-2030
Présenté le 5 juin 2026 par le ministre du Travail et des Solidarités Jean-Pierre Farandou, le nouveau Plan Santé au Travail fait de la santé mentale un axe explicite et prolonge la grande cause nationale 2025-2026.
Le plan s’articule autour de quatre axes stratégiques : promouvoir une culture de prévention, prévenir les risques professionnels, préserver la santé tout au long de la vie professionnelle, anticiper et gérer les crises et risques émergents. Deux clés de succès les accompagnent : rapprocher la démarche QVCT des différents acteurs de l’entreprise, et renforcer la capacité d’action des acteurs par le dialogue social et professionnel. Le document complet est accessible sur le site du ministère du Travail.
Sur le volet santé mentale, trois orientations concernent directement les employeurs :
- l’amélioration de l’offre de prévention des risques psychosociaux ;
- le développement de la formation des salariés au secourisme en santé mentale ;
- la promotion d’une charte d’engagement pour la santé mentale au travail, lancée en 2025.
Aucune de ces trois orientations n’a, à ce stade, valeur d’obligation autonome sanctionnée. Elles ont en revanche une portée pratique immédiate : elles définissent ce que l’administration et le juge considéreront comme l’état de l’art. Une entreprise qui les ignore devra expliquer pourquoi, alors que le référentiel public existe et qu’il est accessible.
Ne partez pas de la conformité, partez de la réalité de vos équipes, puis rattachez ce que vous faites au cadre. Une entreprise qui construit son action à partir des tensions réelles de ses collectifs produit toujours un dossier plus solide qu’une entreprise qui coche des cases. Si vous ne savez pas par où commencer, décrivez-moi votre situation et je vous dirai ce qui relève d’une action interne et ce qui nécessite un tiers.
La zone grise : être conforme sans être efficace
Une entreprise peut avoir un DUERP irréprochable, un accord QVCT signé, une ligne d’écoute externalisée, et voir malgré tout ses arrêts longs pour motif psychologique augmenter. C’est la situation la plus fréquente que je rencontre, et elle n’a rien de contradictoire.
La conformité mesure ce que l’entreprise a mis en place. L’efficacité mesure ce que les gens en font. Entre les deux, il y a un écart que trois mécanismes creusent systématiquement.
Mécanisme 1 : Le dispositif que personne n’utilise
La ligne d’écoute psychologique est le cas d’école. Elle existe, elle est financée, elle est mentionnée dans le livret d’accueil, et son taux de recours plafonne souvent à quelques pourcents. Non parce que les gens vont bien, mais parce qu’appeler un numéro revient à s’identifier soi-même comme en difficulté dans une culture où cela reste coûteux.
Mécanisme 2 : Le manager formé mais pas autorisé
On forme les encadrants à repérer les signaux faibles, puis on ne leur donne ni le temps, ni le mandat, ni le relais pour agir sur ce qu’ils repèrent. Le résultat est une compétence qui produit de la culpabilité au lieu de produire de la prévention.
Mécanisme 3 : L’indicateur qui rassure
Un taux d’absentéisme stable peut masquer un présentéisme en hausse. Les données de l’étude Malakoff Humanis 2026 sont éclairantes sur ce point : les arrêts de plus de 60 jours ne représentent que 9,4 % des cas mais concentrent 63,8 % des journées d’absence. Suivre le nombre d’arrêts sans suivre leur durée conduit à découvrir le problème quand il est déjà installé.
« L’enjeu n’est plus seulement de comprendre pourquoi les salariés s’arrêtent, il est de savoir comment bâtir les conditions de leur retour. »
Eric Vaudaine, directeur général délégué, Malakoff Humanis, juin 2026. Source.
Ce que ces trois mécanismes ont en commun : ils portent tous sur la capacité des personnes à nommer ce qu’elles vivent, et sur celle de leur entourage professionnel à l’entendre sans se sentir menacé. C’est exactement le terrain de l’intelligence émotionnelle, et c’est ce qu’aucun document ne produit tout seul. Les six signaux décrits dans l’article sur les équipes qui n’ont pas récupéré à la rentrée en donnent une illustration concrète.
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Un format de 45 minutes à 1h30, de 30 à 500 participants, qui pose un langage commun sur les émotions au travail sans jargon ni injonction au bien-être. Souvent utilisé comme point d’entrée d’une démarche QVCT, il crée les conditions pour que les dispositifs déjà en place soient enfin utilisés. Traçable comme action d’information et de formation au sens de l’article L.4121-1.
Feuille de route en 5 étapes pour un DRH
Cinq étapes suffisent pour passer d’une conformité formelle à une prévention qui tient, sur un cycle de six à douze mois.
Étape 1 : Auditer le DUERP sur le seul volet RPS
Une demi-journée, en relisant la partie psychosociale à la lumière des six familles INRS et unité de travail par unité de travail. Vous saurez immédiatement si votre document est opposable ou décoratif.
Étape 2 : Croiser trois indicateurs, pas un seul
Nombre d’arrêts, durée moyenne des arrêts, et part des arrêts de plus de 30 jours pour motif psychologique. Les enquêtes de la DARES sur les conditions de travail et les risques psychosociaux fournissent des repères sectoriels pour situer vos propres chiffres.
Étape 3 : Interroger le taux de recours des dispositifs existants
Ligne d’écoute, référent harcèlement, service de prévention et de santé au travail. Un dispositif à moins de 5 % de recours n’est pas un dispositif, c’est une ligne budgétaire.
Étape 4 : Outiller les personnes, pas seulement l’organisation
Formation des managers à la régulation émotionnelle et au repérage, temps collectifs animés pour les équipes exposées. C’est le volet le plus souvent négligé parce qu’il est le moins mesurable à court terme, et le seul qui agisse sur les exigences émotionnelles. Les repères budgétaires sont détaillés dans la grille tarifaire 2026 d’une formation en intelligence émotionnelle.
Étape 5 : Documenter et rendre compte au CSE
Chaque action datée, chaque participation tracée, chaque retour d’évaluation conservé. Ce n’est pas de la bureaucratie défensive : c’est ce qui transforme votre politique de prévention en preuve, au sens exact de l’arrêt de 2015. La démarche QVCT décrite par l’ANACT fournit un cadre méthodologique reconnu pour structurer cette restitution.
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FAQ
L’employeur est-il responsable du burn-out d’un salarié ?
Pas automatiquement depuis l’arrêt du 25 novembre 2015. Il l’est s’il ne peut pas démontrer avoir pris les mesures de prévention prévues aux articles L.4121-1 et L.4121-2. La question centrale n’est donc pas le dommage mais la preuve de la prévention.
Le DUERP est-il obligatoire dans une entreprise de moins de 11 salariés ?
Oui, dès le premier salarié, sans seuil d’effectif. Ce qui varie avec l’effectif, c’est le formalisme du plan d’actions : à partir de cinquante salariés, il prend la forme d’un programme annuel de prévention.
Une formation en intelligence émotionnelle compte-t-elle comme action de prévention ?
Oui, au titre des actions d’information et de formation visées par l’article L.4121-1, à condition qu’elle soit tracée : convocation, feuille d’émargement, programme, évaluation. Elle agit spécifiquement sur la famille des exigences émotionnelles identifiée par l’INRS.
Le Plan Santé au Travail 2026-2030 crée-t-il de nouvelles obligations sanctionnées ?
Non, il s’agit d’une feuille de route stratégique et non d’un texte créant des sanctions autonomes. Sa portée est pratique : il définit l’état de l’art que l’administration et les juridictions prendront comme référence pour apprécier la diligence de l’employeur.
Le CSE peut-il exiger une action sur les risques psychosociaux ?
Le CSE dispose d’un droit d’alerte en cas d’atteinte aux droits des personnes ou de danger grave et imminent, et il est consulté sur le DUERP et le programme de prévention. Il ne décide pas des mesures, mais son avis et ses alertes figurent au dossier et pèsent en cas de litige.
Faut-il un accord QVCT pour être en règle ?
Non, l’obligation légale repose sur l’évaluation des risques et les mesures de prévention, pas sur la signature d’un accord. Un accord QVCT reste utile comme cadre de dialogue social, mais il ne remplace ni le DUERP ni les actions concrètes.
Comment prouver qu’on a agi si rien de grave ne s’est produit ?
Par l’antériorité et la régularité des traces : versions successives du DUERP, comptes rendus de CSE, attestations de formation, comptes rendus des temps collectifs, indicateurs suivis dans le temps. C’est l’accumulation datée qui fait la preuve, pas un document isolé produit après coup.
Carole Bourdeau
Formatrice, consultante et conférencière en intelligence émotionnelle · 21 ans d’expérience · +10 000 personnes accompagnées
Carole Bourdeau accompagne depuis 2005 les équipes des grandes organisations (Airbus, Orange, MAIF, Groupe Barrière, Région Pays de la Loire, Nantes Métropole, MNT, Manitou, Harmonie Habitat, SOS Médecins) sur les sujets de santé mentale au travail, régulation émotionnelle, communication non-violente et cohésion d’équipe. Formatrice titulaire du titre d’État FPA, certifiée QUALIOPI (en partenariat avec Indé Bien Payé), praticienne EMDR et sophrologue RNCP. Auteure de deux livres aux éditions Guy Trédaniel, conférencière (Palais des Congrès de Tours) et chroniqueuse à Télénantes.

